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Il fait 10 °C toute l'année ici, hiver comme été. L'air est frais, chargé d'humidité et d'une odeur minérale de craie blanche. Sous vos pieds, 18 kilomètres de galeries souterraines où dorment des millions de bouteilles. Bienvenue dans les crayères du Domaine Vranken-Pommery, à Reims, là où une veuve du XIXe siècle a inventé le champagne tel qu'on le boit aujourd'hui.
En 1858, Louise Pommery perd son mari et hérite d'une modeste maison de négoce. Elle ne connaît rien à la vinification. Pourtant, elle va transformer cette petite affaire en empire mondial. Son coup de génie : racheter en 1868 un terrain truffé de crayères gallo-romaines sur la butte Saint-Nicaise, puis faire relier ces immenses puits de craie par des galeries creusées par des mineurs venus du nord de la France.
Six ans plus tard, en 1874, elle lance le Pommery Nature, premier champagne brut de l'histoire, rompant avec la tradition des vins sucrés qui dominait alors le marché.
Ce domaine inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2015 est l'un des rares lieux en Champagne où patrimoine viticole, architecture monumentale et création artistique contemporaine se superposent dans un même parcours de visite.
Le grand escalier plonge vers les caves à 30 mètres de profondeur. L'installation lumineuse du Kinepatope de l'artiste Pablo Valbuena, fixée à demeure sur ces marches, donne le ton dès les premiers pas. En bas, la température chute à 10 °C et l'humidité atteint 98 %, conditions idéales pour le vieillissement du champagne.
Les crayères, exploitées depuis l'époque gallo-romaine pour en extraire la craie de construction, forment d'immenses cavités verticales que Louise Pommery a eu l'audace de transformer en cathédrales souterraines.
Le sculpteur Gustave Navlet, mandaté par Louise Pommery au XIXe siècle, a taillé directement dans les parois de craie des bas-reliefs monumentaux. Les galeries portent des noms de capitales du monde, chacune baptisée au fil des conquêtes commerciales de la maison. On passe de la galerie Londres à la galerie New York en longeant des murs de bouteilles poussiéreuses alignées par milliers.
Depuis 2002, le domaine accueille chaque année l'Expérience Pommery, une exposition d'art contemporain installée au cœur même des caves. Plus de 300 artistes internationaux y ont présenté des créations conçues spécifiquement pour ces espaces. Sculptures monumentales, installations vidéo, forêts de papillons suspendus au plafond : les œuvres dialoguent avec la craie brute et la pénombre des galeries.
L'exposition se renouvelle tous les ans, ce qui incite à revenir.
Ce parti pris artistique divise. Certains visiteurs adorent le contraste entre l'art contemporain et les caves centenaires. D'autres auraient préféré une mise en valeur plus sobre du patrimoine souterrain. Notre avis : c'est justement ce mélange qui distingue Pommery de toutes les autres maisons de champagne à Reims. Si vous cherchez une visite classique centrée uniquement sur la vinification, d'autres maisons vous conviendront mieux. Si la rencontre entre art et vin vous intrigue, foncez.
Face aux bâtiments principaux, la Villa Demoiselle mérite une visite à part entière. Construite entre 1904 et 1908 par l'architecte Louis Sorel pour Henry Vasnier, directeur de la maison Pommery et grand collectionneur d'art, cette demeure a connu une histoire mouvementée : guerres mondiales, abandon, squats, menace de démolition en 1980. Rachetée en 2004 par Paul-François Vranken, elle a été restaurée pendant quatre ans avec un soin extrême.
À l'intérieur, la transition entre Art nouveau et Art déco se lit dans chaque détail. Mobilier signé Majorelle, salle à manger conçue par Émile Gallé, verreries de Lalique, chaises de Serrurier-Bovy et une cheminée en acajou sculptée de motifs ombellifères présentée à l'Exposition universelle de 1900.
Le lustre en cristal noir Zénith de Philippe Starck dans le Grand Salon rappelle que le lieu reste tourné vers la création contemporaine. Pensez à prendre le temps de regarder les pochoirs muraux restaurés : plus de 20 000 feuilles d'or ont été nécessaires pour refaire ces décors.
Conseil d'ami : la Villa Demoiselle ferme entre 13 h et 14 h et reste fermée les mardis et mercredis. Commencez par les caves le matin, puis enchaînez avec la Villa après la pause. Prévoyez un vêtement chaud pour la descente : même en plein été, vos bras nus regretteront les 10 °C ambiants. Un ascenseur existe pour la remontée, pensez à le demander si les 116 marches du retour vous inquiètent.
*Informations sujettes à variation