Saint-Louis du Sénégal, la belle endormie qui ne dort que d'un œil
Il est midi à Guet Ndar, et le vacarme est assourdissant. Des centaines de pirogues peintes en bleu, rouge et jaune s'entassent sur la plage. Les pêcheurs crient, négocient, se bousculent pour vendre lottes et mérous aux camions qui partent vers Dakar. L'odeur du poisson séché mêlée au sel marin prend à la gorge. Cinquante mètres plus loin, de l'autre côté d'un pont, le silence. Des façades ocre et rouille, des balcons en fer forgé qui rouillent doucement, un calme presque irréel.
Ce contraste radical, c'est tout Saint-Louis : une ville-archipel posée sur des bancs de sable entre l'Atlantique et le fleuve Sénégal, où la grandeur coloniale et l'Afrique la plus vivante se regardent en face, séparées par un bras d'eau.
Saint-Louis, une destination pour les voyageurs patients
Si vous cherchez un Sénégal brut, chargé d'histoire et dénué de mise en scène touristique, foncez. Saint-Louis séduit les amateurs de photographie, les passionnés d'ornithologie et tous ceux qui préfèrent les destinations où le rythme se cale sur celui des habitants. La ville a été la capitale de l'Afrique Occidentale Française jusqu'en 1902, puis celle du Sénégal jusqu'en 1957. Ce passé colossal se lit dans chaque bâtisse. L'île historique, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2000, se parcourt à pied en quelques heures, mais s'apprécie sur deux ou trois jours.
Ceux qui attendent des infrastructures bien rodées risquent d'être déstabilisés. La ville est en déclin économique depuis des décennies et son patrimoine bâti, même s'il fait son charme, souffre d'un manque criant d'entretien. Le plastique omniprésent dans les rues et les canaux est une réalité que les photos Instagram ne montrent pas. Les restaurants fonctionnent au rythme de la « slow food » sénégalaise : comptez facilement une heure d'attente pour un plat, parfois plus. Ce n'est pas de la nonchalance, c'est un mode de vie.
Sécurité et vie quotidienne
Saint-Louis est globalement sûre pour les voyageurs. Pas de risque particulier sur l'île ou dans les quartiers touristiques. Les précautions classiques s'appliquent : éviter d'exhiber des objets de valeur et rester vigilant la nuit sur les zones peu éclairées. Le vrai « désagrément » sera plutôt le harcèlement commercial : dès votre arrivée, guides autoproclamés et vendeurs d'artisanat vous aborderont avec insistance. Un refus poli mais ferme suffit.
Est-ce qu'une femme peut voyager seule au Sénégal ?
Le Sénégal est l'un des pays d'Afrique de l'Ouest les plus accessibles pour les voyageuses solo. La teranga, l'hospitalité wolof, n'est pas un mot creux ici. Cela dit, les sollicitations sont plus fréquentes pour les femmes seules, et quelques précautions pratiques aident : utiliser des applications de VTC comme Heetch plutôt que les taxis de rue à Dakar, et se déplacer en calèche ou avec un guide local à Saint-Louis pour les quartiers moins fréquentés.
Un budget très doux pour l'Afrique de l'Ouest
Comptez entre 20 et 35 € par jour en mode routard : une chambre correcte en maison d'hôtes coûte 7 500 à 15 000 FCFA la nuit, un repas local entre 1 500 et 3 000 FCFA, et les excursions en pirogue démarrent autour de 7 € par personne. Les hôtels de charme dans des bâtisses coloniales restaurées montent à 40-80 € la nuit, ce qui reste très raisonnable.
L'île de Ndar, un musée à ciel ouvert qui s'effrite avec grâce
L'île historique fait à peine 2 km de long sur 400 mètres de large. On la rejoint par le pont Faidherbe, une structure métallique de 507 mètres inaugurée en 1897, dont la conception est attribuée aux ateliers de Gustave Eiffel. Le traverser au coucher du soleil, quand la lumière rasante dore le fleuve et les pirogues en contrebas, est l'un de ces moments qui marquent un voyage.
De l'autre côté, les rues tracées au cordeau révèlent des bâtisses coloniales aux façades craquelées. Certaines ont été magnifiquement restaurées en hôtels ou galeries d'art. D'autres tombent en ruine, balcons éventrés et volets pendants. C'est cette coexistence qui donne à l'île son atmosphère si particulière. Ne manquez pas la Place Faidherbe ombragée de palmiers, le Palais de la Gouvernance, et la cathédrale, la plus ancienne église encore debout au Sénégal.
Conseil d'ami : passez au Syndicat d'Initiative, dans le bâtiment de la Gouvernance face au pont. Ils proposent un parcours urbain cartographié qui permet de repérer les bâtiments les plus remarquables sans guide.
Art et photographie
Saint-Louis est un foyer artistique majeur au Sénégal. Le MuPho, premier musée de photographie d'Afrique de l'Ouest, a ouvert en 2017 et rend hommage aux pionniers comme Mama Casset et Meissa Gaye. À quelques rues de là, le sculpteur Meissa Fall transforme des pièces de vélos et de la ferraille en œuvres saisissantes. La boutique Tësss préserve les techniques de tissage traditionnelles de Casamance, et si vous avez de la chance, vous verrez les artisans travailler sur place.
Guet Ndar, le choc sensoriel
Rien ne prépare à la densité de Guet Ndar. Environ 30 000 personnes vivent sur cette bande de sable étroite, coincée entre le fleuve et l'océan. C'est le quartier des pêcheurs, l'un des plus densément peuplés d'Afrique. Les ruelles grouillent de chèvres, de carrioles à cheval, d'enfants qui jouent, de femmes qui font sécher le poisson sur des claies de fortune.
Sur la plage, le spectacle est permanent. Des dizaines de pirogues colorées sont en construction ou en réparation. Les pêcheurs débarquent leurs prises dans un chaos organisé qui a sa propre logique. Pour saisir cette énergie, il faut y aller tôt le matin, quand les pirogues reviennent. Certains visiteurs préfèrent se faire accompagner d'un guide local pour naviguer dans le dédale des ruelles sans se sentir intrusifs.
À la sortie sud du quartier, le cimetière musulman de Guet Ndar offre un contraste saisissant : les tombes sont recouvertes des filets de pêche de ceux qui y reposent. Un geste d'une beauté sobre qui dit tout de la relation de cette communauté avec l'océan.
Nature et excursions : les oiseaux en majesté
La région de Saint-Louis est un paradis pour les ornithologues. Le Parc national des oiseaux du Djoudj, à 60 km au nord, est la troisième réserve ornithologique mondiale. Entre novembre et mars, près de trois millions d'oiseaux migrateurs s'y rassemblent : pélicans, flamants roses, cormorans, hérons. L'excursion en pirogue au cœur des zones humides, moteur au ralenti, reste une expérience marquante.
Plus proche, le Parc national de la Langue de Barbarie, à 20 km au sud, occupe une fine bande de sable entre l'Atlantique et le fleuve. Les balades en pirogue dans les mangroves permettent d'observer tortues marines et colonies d'oiseaux dans un calme total. L'entrée coûte environ 7 € par personne.
Conseil d'ami : pour le Djoudj, partez à l'aube. La lumière est meilleure, les oiseaux plus actifs, et vous évitez les grosses chaleurs. Les agences Sahel Découverte et Saint Louis Jeunesse Voyages organisent des excursions à la journée avec des guides formés qui prêtent jumelles et longues-vues.
Le festival de jazz et la vie culturelle
Chaque année en mai, le Festival de Jazz de Saint-Louis transforme la ville. C'est l'un des rendez-vous musicaux les plus prestigieux du continent africain, lancé il y a plus de trente ans. Pendant une semaine, les concerts envahissent les places et les bars. Les meilleurs moments, selon les habitués, se jouent après les concerts officiels, quand musiciens locaux et internationaux improvisent dans les petits bars de l'île jusqu'au bout de la nuit.
En dehors du festival, la ville vibre toute l'année. L'Institut français sur l'avenue Jean Mermoz programme régulièrement des expos, concerts et projections. Saint-Louis fut d'ailleurs une étape mythique de l'Aéropostale : c'est de là que Mermoz décolla en 1930 pour la première traversée de l'Atlantique Sud. Le petit musée de l'Aéropostale raconte cette épopée.
Où manger et boire à Saint-Louis ?
La scène culinaire de Saint-Louis est plus riche qu'on ne l'imagine. Le plat à goûter ici, c'est le thiéboudienne, le riz au poisson national du Sénégal, inscrit au patrimoine immatériel de l'UNESCO en 2021. Et ce n'est pas un hasard : la recette a été inventée à Saint-Louis au XIXe siècle, attribuée à Penda Mbaye, une cuisinière du quartier de Guet Ndar. Le restaurant La Linguère, sur la rue Blaise-Diagne, est l'adresse que tout le monde recommande pour le goûter dans les règles.
Pour une pause plus légère, La Crêpe Saint-Louisienne sert des crêpes salées et sucrées accompagnées de jus de fruits frais. Le Ndar Ndar Music Café est l'un des rares endroits où l'on sert du café de qualité dans une ambiance de galerie musicale, avec des vinyles de jazz et d'afrobeat en vente à l'arrière. Côté gastronomie inattendue, La Saigonnaise, tenue par An, une Vietnamienne installée depuis vingt ans, sert un pho qui a séduit des ambassadeurs du monde entier.
Goûtez aussi le yassa au poisson, mariné au citron et aux oignons, et le thiéré, un couscous de mil servi avec de la viande ou du poisson séché, spécialité du nord du pays. Le rituel du ataya, le thé sénégalais servi en trois services de plus en plus sucrés, ponctue chaque journée.
Où dormir à Saint-Louis et aux alentours ?
L'île historique concentre l'essentiel de l'offre d'hébergement. Pour les petits budgets, Ndar Ndar House est un repaire de routards avec une ambiance communautaire et un café-galerie au rez-de-chaussée. Cap Saint-Louis offre un bon rapport qualité-prix avec vue sur le fleuve. L'Auberge Le Pélican, sur la Langue de Barbarie, propose des huttes de plage à partir de 7 500 FCFA la nuit, avec la plage et les couchers de soleil en prime.
Dans un registre plus soigné, Au Fil du Fleuve occupe une maison coloniale restaurée avec goût, mêlant décor artistique et confort. L'Hôtel de la Poste, chargé d'histoire, a accueilli les pilotes de l'Aéropostale dans les années 1930. Sunu Keur, dans un bâtiment colonial, offre des chambres avec terrasse surplombant le fleuve pour un budget intermédiaire.
Comment se rendre et se déplacer à Saint-Louis ?
Saint-Louis n'a pas d'aéroport commercial. Le point d'entrée est l'aéroport international Blaise Diagne de Dakar, desservi depuis Paris en environ 5h30 de vol. Depuis Dakar, le moyen le plus fiable est le bus Dem Dikk, climatisé, qui part le matin et met environ 5 heures pour environ 5 000 FCFA. Le taxi privé coûte autour de 50 000 FCFA. Les sept-places, taxis collectifs, sont l'option la moins chère mais la plus aléatoire en termes de confort et d'horaires.
Pour ceux qui arrivent de Mauritanie, la frontière est proche : il faut compter une journée entière avec les formalités d'immigration. Sur place, l'île se parcourt facilement à pied. La calèche, tirée par un cheval, est le mode de transport local par excellence : un tour de 1h30 à 2h couvre l'île et le quartier des pêcheurs. Des vélos sont aussi disponibles à la location dans certains hôtels.
Quand y aller ?
La meilleure période s'étend de novembre à mai, pendant la saison sèche. Les températures restent chaudes mais supportables, et c'est la haute saison pour l'observation des oiseaux migrateurs au Djoudj. Le mois de mai cumule les avantages : fin de saison sèche et Festival de Jazz. Évitez juin à octobre : la saison des pluies rend certaines routes impraticables et la chaleur humide est éprouvante. Les prix des hébergements baissent sensiblement de septembre à novembre pour les budgets serrés.
La visite de la vieille ville, sur l'île centrale, est très intéressante. Autour de la ville, je recommande le Parc National de Djoudj.